Sukkwan island – rencontre avec les deux auteurs

 

Pour son premier roman graphique, Ugo Bienvenu s’empare de Sukkwan Island, le roman culte de de l’Américain David Vann (Prix médicis étranger 2010). Les deux auteurs reviennent pour nous sur l’histoire de ce père qui décide de redonner un sens à sa vie en partant vivre avec son fils de 13 ans sur une île en Alaska, loin de toute civilisation.

 

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Sukkwan island est un roman très personnel. Quelles étaient vos intentions en l’écrivant ?
David Vann : A 13ans, mes parents avaient divorcés et je vivais en Californie avec ma mère et ma sœur quand mon père m’a demandé de partir vivre avec lui pendant un an en Alaska. J’ai refusé, et quelques temps après il s’est suicidé. Je me sentais coupable de sa mort. Je pensais que si j’avais accepté sa proposition, il serait peut être encore en vie. L’écriture de Sukkwan Island a donc été pour moi une seconde chance en imaginant passer une année avec mon père.

Pourquoi avoir modifié « la réalité » de votre histoire ?
David Vann : Javais besoin de la fiction pour tout transformer. J’ai commencé à écrire le roman en pensant le terminer par le suicide du père mais le fait, à mi parcours, de prendre à contre pied mon histoire a tout changé et m’a libéré. J’ai pu raconter des choses que je ne parvenais pas à écrire depuis dix ans.

Ugo, qu’est ce qui vous a attiré dans le roman de David Vann ?
Ugo Bienvenu : Le texte de David joue avec une grammaire similaire à la mienne: économies de moyens narratif, constructions en miroir, focalisation sur la qualité d’un geste, arc narratif lâche au premier abord soutenu par un réseau de thématiques compactes qui me sont chères: l’intimité, l’ultra violence contenue dans le cercle familial, la non communication etc…

Vu son contexte intime, avez vous eu peur de vous l’approprier ?
Ugo Bienvenu :Je n’ai eu aucune appréhension, je savais précisément ce que je pouvais en faire, cela ne voulait pas dire qu’il n’y avait pas d’enjeu, et de problèmes liés au glissement d’un medium à l’autre.

Sukkwan Island est votre premier roman graphique. Pourquoi une adaptation ?
Ugo Bienvenu :Je n’avais jamais fait de bande-dessinée avant et je n’avais pas dans mes cartons d’histoire correspondant à ce médium très particulier. Le fait d’adapter un récit déjà existant me permettait de me confronter essentiellement aux problématiques de découpage, de rythme et de narration. Avoir un socle de la qualité de Sukkwan island était du pain béni.

Sukkwan Island est un roman très personnel pour David Vann, avez vous eu peur de vous l’approprier ?
Ugo Bienvenu :Pour ces mêmes raisons je n’ai eu aucune appréhension, je savais précisément ce que je pouvais en faire, cela ne voulait pas dire qu’il n’y avait pas d’enjeu, et de problèmes liés au glissement d’un medium à l’autre.

ugo-bienvenuComment s’est passé l’adaptation ?
Ugo Bienvenu :J’ai lu le roman plusieurs fois et j’ai écris tous les dialogues dont j’avais besoin. Il n’y a pratiquement que des dialogues issus mot pour mots du livre et j’ai éliminé de manière arbitraire tous ceux qui étaient inutiles. J’ai dû en écrire un peu, (10% max) pour accentuer quelques scène en comique glauque ou en temps de latence.
Mon principal acte d’adaptation a été de faire une sorte de « patron » du récit, comme pour un vêtement et de retirer toutes les coutures qui me desservaient en bande-dessinée, alors que dans le roman elles ont leurs places. J’ai surtout supprimé tous les flash-back des souvenirs de Roy. Dans le roman, elles servaient de soupapes de décompression, mais moi je voulais que dés l’arrivée sur l’île on y soit bloqué comme Roy et son père.

Dans quelles limites vouliez-vous être fidèle au roman ?
Ugo Bienvenu :Je voulais coller au maximum à l’ambiance et au propos de David Vann. J’ai décidé de réaliser une retranscription fidèle du roman dans le ressenti global du livre moins dans sa structure. Je voulais faire un livre à l’apparence très classique, la « modernité » étant cachée dans le découpage, dans mes raccords, dans ma manière de focaliser sur certains détails. J’ai accentué ce qu’il y a de plus personnel, d’épuré dans le roman avec l’omniprésence des communications uniquement par les regards et des cadrages à hauteur d’homme. Il était important de rendre les personnages archétypaux dans la forme pour les dévoiler au fur et à mesure. Ainsi, le père se révèle être un pauvre type perdu et l’enfant, un être doux et courageux qui ne voit la vie devant lui, via son père, que comme une suite infinie de misères.

David, votre roman questionne le sentiment de culpabilité, le votre, comme on vient de l’évoquer mais aussi celui de votre père. Lire Sukkwan Island comme une revanche contre votre père peut être déstabilisant. Comprenez vous ce sentiment ?
David Vann : En effet, Sukkwan Island questionne le sentiment de culpabilité puisque mon père se sentait coupable de deux divorces successifs moi je me sentais coupable de ne pas avoir accepté de vivre un an avec lui. Je pense en effet, que le roman est une revanche psychologique contre mon père parce que j’ ai trop longtemps porté en moi la culpabilité de son suicide. C’est pour cette raison que je lui fais porter mon corps dans la roman, d’île en île comme un fardeau. Mais ces transformations me semblent toujours un peu étranges et mystérieuses comme si cette histoire ne pouvait être totalement comprise.

Ugo voyez-vous Sukkwan Island comme une œuvre morale ? Comment jugez vous le personnage du père ?
Ugo Bienvenu :Hormis celui tenu sur la présence des armes dans un foyer, je ne porte aucun jugement, comme David je pense. Ce n’est pas le propos. J’essaie juste d’exposer un certain nombre de faits et de situation qui montre la nature des personnages, leur fêlures. Je ne juge pas le père de Roy, je me place à sa hauteur, je le regarde et je le montre. C’est ce que j’aime dans l’écriture de David, il se place derrière ses personnages, on entend leur respiration, on leur colle au basques pour tout sentir. Les personnages sont organiques, faits de violence, de tendresse, de frustrations, de tristesse. C’est ce qui en fait tout l’intérêt et c’est ce qui fait que l’on puisse suivre ce type, il n’est pas que sadique et auto-centré, il y a aussi de la beauté en lui. C’est un personnage désespérément humain.

David, aviez-vous envisagé une adaptation BD ?
David Vann : Non pas du tout. J’ai donc été agréablement surpris par cette proposition.

Quel a été votre ressenti lors de la lecture de la BD ?
David Vann : Avant tout j’ai vraiment apprécié que sa BD soit très fidèle au roman dans le texte et le dessin. Ugo a beaucoup de talent, notamment pour dessiner les visages des personnages. Je peux imaginer qui ils sont, peut être même de façon encore plus précise que je ne l’avais fait dans le roman…Ugo a aussi un sens précis de l’intrigue mais ce qui m’a le plus impressionné ce sont ses paysages. Ils sont à la fois très réalistes et pourtant chargés émotionnellement. Je ne sais pas comment il fait mais ses paysages sont en vie. Ils apportent beaucoup à l’intrigue. La lecture en est plus puissante et parfois écrasante. Son adaptation permet de donner une nouvelle vie à cette histoire.

Pensez vous que cette histoire aurait été la même sans l’Alaska ?
David Vann : Non, certainement pas. Ces paysages de forêts sous la pluie ou la neige, bordés par l’océan est au cœur de l’histoire. Les ressentiments des personnages se retrouvent indirectement dans les descriptions des paysages. Le paysage devient l’inconscient, infini dans sa forme et un peu terrifiant. C’est la raison pour laquelle je suis si impressionné par les dessins d’Ugo. Il a réussit à capter le sens de l’histoire.

Ugo, comment avez-vous abordé graphiquement ce « troisième » personnage ?
Ugo Bienvenu :Je suis allé voir dans les livres, sur internet et dans des films quels étaient les motifs récurrents. J’ai isolé un certain nombres d’éléments graphiques et m’y suis tenu. Mon but n’était pas de faire un abécédaire de la faune et de la flore d’Alaska mais de le synthétiser pour en faire un lieu narratif pour coller au plus prés des personnages et qu’il soit suffisamment organique pour paraître « naturel ». Ce qui m’a plu aussi c’était que l’espace narratif évoluait progressivement, qu’il allait neigé, pleuvoir.. Il était nécessaire de traiter le décor comme un espace sensoriel. Il fallait entendre la pluie dans la capuche de Roy, ressentir le froid, la boue sur les bottes… Au début du récit j’ai juste utilisé le vent comme élément sensoriel pour rester focalisé essentiellement sur la découverte formelle du lieu.

Sukkwan Island

Le choix du dessin en noir et blanc a t il été fixé dés le départ du projet ?
Ugo Bienvenu :Je voulais faire un objet brut, sans artifice. La couleur me semblait uniquement décorative. Je voulais que les personnage aient le même traitement que la nature, qu’ils en soient eux mêmes des constituantes, en les colorisant, j’aurais dû les dissocier. Il y a des cases dans le livre ou j’ai fait en sorte qu’on ne voit pas trop les personnages, qu’ils soient perdus dans la végétation. Par contre, j’ai eu besoin de la couleur pour la couverture, parce que c’est une parenthèse, un moment de douceur un souvenir idéalisé. D’une certaine manière la couverture donne l’ambiance colorée du livre, j’aime qu’elle ne soit là que par cette « touche » discrète.

David, aimez-vous les romans graphiques ?
David Vann : Récemment, j’ai beaucoup aimé Fun Home d’Alison Bechdel (roman graphique autobiographique racontant la relation complexe de Bechdel avec son père avant le suicide de celui ci, ndlr). Gamin, je lisais beaucoup Ritchie Rich et Archie (personnages de comics destinés aux ados américains, ndlr) et bien sûr des super-héros. Les comics font toujours rêver et, je pense, en allant à l’essentiel permettent de mieux se projeter dans l’histoire.

david-vannVous avez reçu le prix Médicis étranger en 2010. Les prix sont ils importants pour vous ?
David Vann : Recevoir ce prix a peut être été le plus beau jour de ma vie. Je sais qu’ il y a une grande part de chance dans les récompenses mais recevoir un prix est un sentiment réconfortant et apaisant pour un auteur qui doute. C’est un merveilleux cadeau et je serai toujours reconnaissant.

Quel rapport entretenez vous avec la France ?
David Vann : J’adore la France.Je viens en France pendant 6 semaines tous les ans et j’ai visité tous les coins du pays. Pour moi, la France est comme 10 pays, je ne me lasserais jamais d’y venir…La France est un pays où la littérature est importante. Un livre peut y avoir 50 critiques et vivre avec les festivals, des dizaines d’interviews et même des passages en prime-time. La France a su rester intègre aussi grâce aux libraires indépendants. Je souhaite à la France de ne jamais sacrifier le prix unique du livre car ce sont les libraires les premières victimes.

Ugo, vous êtes aussi réalisateur de films d’animation. Aimeriez-vous poursuivre l’adaptation de Sukkwan Island par un long métrage ?

Ugo Bienvenu :J’ai pensé à un moment adapter le livre à l’écran. Aller filmer deux acteurs dans ces paysages ça serait grandiose mais pour le moment, je développe un long métrage avec mon co-réalisateur Kevin Manach et je commence à écrire une autre bande-dessinée.

Dernière question, David, les romans de Jack London sont ils aussi mythiques pour un « gamin de l’Alaska » qu’ils peuvent l’être pour un gamin français ?
David Vann : Absolument. Même si j’ai grandi en Alaska et donc de ce fait avais une approche plus réaliste, Jack London a réussi à créer une mythologie autour de l’Alaska, même dans mon esprit. J’ai écrit récemment la préface de l’édition Folio Anglaise de L’appel de la forêt et je me suis rendu compte, en fait, qu’il était un écrivain commercial très mauvais et même ridicule dans son style et ses idées. Une histoire de victoire individuelle écrite par un communiste c’est toujours surprenant. Cependant, il reste dans ce roman cette part de folie, quelque chose qui nous échappe et nous interpelle.

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