Rencontre Achille Grimaud

Découvert par le festival Mythos, le conteur Achille Grimaud épingle depuis plus de dix ans, les petites contradictions et les grandes absurdités de notre société pour amuser la galerie avec ses histoires à la fois loufoques et caustiques. En pleine préparation de son prochain spectacle Ligne de mire, Achille a pris le temps de répondre aux questions de Pataquès.

 

ACHILLE GRIMAUD

 

Comment en es tu venu au conte ?

D’abord, j’en ai lu quand j’étais petit. Mes grands parents, mes tantes m’en offraient beaucoup. Ensuite, je suis venu au conte par la vidéo. Je faisais des fictions en vidéos amateurs. J’écrivais des histoires que je tournais avec des copains de fac pour participer à des concours et des festivals de vidéos amateurs. Petit à petit, le fait d’écrire en vidéos m’a donné envie d’écrire pleins d’histoires. Mais certaines histoires étaient trop fantastiques pour être filmées car à l’époque, en 1995, on tournait en super 8 et c’était beaucoup plus compliqué qu’aujourd’hui. J’avais donc beaucoup d’histoires écrites comme des nouvelles mais je n’étais pas satisfait de la forme papier. Je voulais en faire autre chose. J’ai donc commencé à les raconter aux copains puis au bistrot et un soir, j’ai été repéré par le conteur Alain Legoff et son fils Maël, qui commençait tout juste l’aventure du festival Mythos. Ils m’ont conseillé et poussé à écrire mon premier spectacle que j’ai présenté à Mythos en mars 2001.

 

Entre les vidéos et le conte, le rapport au public n’est pas le même, la part de risque non plus. Tu avais besoin de ce rapport au public, de confronter tes textes au public?

Exactement. J’avais besoin de la réaction avec le public. J’ai commencé le conte, non pas pour faire du spectacle vivant mais plutôt pour avoir la réaction immédiate du public. Si ça marche tu le vois tout de suite. Si ça ne fonctionne pas tu peux retravailler ton histoire pour qu’elle fonctionne, ce que tu ne peux pas faire en vidéos ou un peu en retravaillant le montage mais avec les vidéos, j’étais toujours frustré du délai entre la fabrication du film et la réaction du public.

 

Ta dernière vidéo date de 2006. Tu as mis de côté les vidéos pour te consacrer uniquement au conte ?

Pas vraiment. J’ai une vraie envie de renouer avec le court-métrage. J’ai un projet de court-métrage en animation. J’ai rencontré un animateur avec qui je vais travailler sur ce projet qui devrait voir le jour dans deux ans. De plus, mon travail sur le court-métrage n’est pas tout à fait fini car j’écris mes histoires comme des court-métrages. Quand j’écris un conte, je pense cinéma, je pense en termes d’images. Actuellement, je travaille avec François Levallée, un conteur Québecois, sur mon prochain spectacle qui est un western. On est en plein dans la culture cinématographique. On ne parle que de cinéma. On se nourrit de toute la culture western spaghettis. Je le dis souvent et c’est assez paradoxal mais c’est plus la sortie d’une salle de cinéma qui me donne envie d’écrire plutôt que la sortie d’une salle de théâtre. Je dois dire que je suis cinéphile avant tout.

 

Pourquoi ne pas devenir simplement scénariste ?

Tout simplement pour une question de facilité. Il est quand même plus facile de rentrer dans le milieu du conte que du cinéma qui est un peu plus fermé. Malgré tout j’ai essayé de passer le concours de la Fémis (école nationale supérieure des métiers de l’image et du son, ndlr) mais je l’ai fait un peu trop en dilettante et je ne l’ai pas eu.

 

Comment écris-tu  un conte? Quel est ton mode opératoire ?

Il y a deux types d’écriture. Il y a l’écriture spontanée c’est-à-dire une idée s’impose d’elle-même, tu la couches aussitôt sur papier pour ne pas l’oublier et tu écris trois pages d’un seul jet sans te sentir auteur, responsable de ce que tu écris. Les mots sortent parce qu’ils doivent sortir. Et d’un autre côté, il y a des histoires qui vont avoir besoin de temps pour mûrir. Tu vas devoir détricoter une idée qui traîne dans ta tête pendant un moment, un peu comme une énigme. Par exemple, j’ai une histoire qui s’appelle L’homme qui se plantait dans les arbres qui est née simplement de l’idée de m’amuser avec le titre L’homme qui plantait des arbres de Gionno. Cette histoire ne dure que 5 minutes mais que j’ai mis 7 ans à l’écrire.

 

Dans les deux cas, quel est ton rapport à l’écriture ? Prends-tu autant de plaisir avec une histoire qui est un peu plus laborieuse à écrire ?

J’avoue que l’écriture spontanée est un vrai délice car tu n’as pas l’impression de travailler. Il y a ce plaisir de découvrir une histoire dont tu ne te sens pas responsable. A posteriori, je comprends pourquoi j’ai écrit tel ou tel truc mais il y a toujours quelque chose de superbe dans l’écriture subconsciente. Malheureusement, sur une quarantaine d’histoires que j’ai écrites, j’ai du en écrire que 3 ou 4 quatre de façon spontanée (rires).

 

Ton premier spectacle Le début des haricots était destiné à un public jeune tandis que Sinon Tapez # s’adresse plus aux adultes. Au-delà des thèmes, comment abordes-tu un conte pour enfant ? Ton écriture est elle différentes lorsque tu t’adresses à eux ?

Oui, j’adapte surtout le champ lexical. Je fais plus attention à l’emploi des mots. Quand j’écris le « début des haricots », je sais qu’il n’y aura pas que des enfants à écouter, il y aura donc deux niveaux de lecture que l’enfant ne va pas forcément saisir. Quand j’écris pour les enfants, Je vais moins dans l’absurde, plus dans le merveilleux mais je ne me dis pas « c’est que pour les enfants », je m’adresse aussi à l’adulte qui est là. Quand je m’adresse aux adultes, j’ai un univers plus cynique, beaucoup plus noir. Mon spectacle « Sinon tapez # » est beaucoup plus au vitriol et part plus facilement en « live », beaucoup plus qu’un spectacle jeune public. D’un autre côté, quand je m’adresse aux enfants, je n’ai pas non plus une écriture enfantine. Je flirte entre l’écriture jeune public et public adulte. Je ne me freine pas, je suis moins corrosif mais je veux être compris par des mots bien choisis.

 

DSC00845Ton spectacle Sinon Tapez #  est l’histoire d’un conteur caractériel, obsessionnel et déraisonnable. Quelle part de toi mets-tu dans tes spectacles ?

J’en mets beaucoup (rires). Je m’en rends compte après coup quand mes parents viennent me voir en spectacle et me disent «  tu n’avais pas besoin de raconter tout ça » (rires). Mais si je parle de moi ou de ma famille, ce n’est pas conscient dans l’écriture. Je peux très bien écrire et raconter une histoire totalement fantastique ou absurde et me rendre compte après deux ans que je parlais de moi ou de mon père ou d’un collègue. Cependant si j’en avais conscience dés l’écriture je n’aurais pas envie de l’écrire. Je fais ma psychanalyse sur scène mais ce n’est pas vraiment moi. Je ne me raconte pas à la première personne. Je ne me raconte pas à 100% je me raconte à 400%. Le personnage c’est moi en puissance 10 donc ce n’est pas tout à fait moi. Dans « sinon tapez # », il y a différentes histoires mais le fil conducteur c’est un conteur qui est moi et pas tout à fait moi… C’est moi chez les conteurs anonymes qui raconte que je collecte mes histoires en prenant mon camion tous les matins en fouillant dans les déchetteries, ce qui n’est pas du tout vrai dans la vie (rires). Mais derrière un univers un peu absurde, je questionne aussi des choses sérieuse, j’interroge la place du conteur dans la société d’aujourd’hui.

 

Pour beaucoup le conte véhicule une image traditionnelle, un peu vieillotte, toujours inspiré des légendes bretonnes. Quel est ton rapport avec le conte contemporain ?

C’est sûr que dans les années 2000 quand j’ai commencé on m’a reproché de ne pas faire du conte traditionnel ou de ne pas faire de l’adaptation de conte traditionnel. Mais ce n’est pas parce j’ai une écriture contemporaine que je suis contre le conte traditionnel. J’en fais aussi quand je raconte des histoires d’Anatole Le Braz qui était corrosif. Le conte traditionnel me parle si je ressens que la personne qui le raconte est traversée par ce qu’elle dit, c’est-à-dire qu’elle a choisi ce conte parce que ça l’interrogeait. Si tu racontes un conte traditionnel uniquement pour raconter du merveilleux sans que toi tu y trouves ton compte ça ne m’intéresse pas. Personnellement je m’ennuie quand je sens que le conteur, traditionnel ou contemporain d’ailleurs, ne s’implique pas dans le récit.

 

Tout est une question d’implication ?

Le conteur est responsable de l’histoire qu’il a entre les mains. Ce n’est pas rien car une histoire doit questionner, doit faire entrer les gens dans le merveilleux, dans le fantastique pour les amener à réfléchir, à cogiter. J’estime que celui qui raconte une histoire est impliqué d’une manière ou d’une autre pour transmettre une réflexion. S’il raconte une histoire juste pour faire sourire les enfants, ça m’ennuie.

 

En tant que conteur que penses-tu de cette mode du stand-up ?

Un spectateur m’a dit l’autre jour « j’avais l’impression de regarder du stand-up mais en même temps ce n’était pas du stand-up. » car je racontais une histoire. Je me sers de procédés du stand-up, c’est-à-dire que je suis debout face au public avec un micro à la main mais c’est différent. Le stand-up c’est une succession d’anecdotes qui vont nous faire marrer tandis que le conteur ne va pas forcément se raconter à la première personne. Il peut le dire au début mais son but est de nous faire rentrer dans une histoire qui a un début, un milieu et une fin. C’est dans ce sens que je pense que le conte est différent du stand-up. Mais j’ai bien conscience de m’inspirer de stand-up car quand j’étais petit, je n’ai pas vu de conteur, j’ai vu des gens comme Roland Magdane, Raymond Devos qui m’ont donné envie et qui, eux aussi, racontaient une histoire avec un début, un milieu et une fin.

 

Le comble du conteur n’est il pas le fait que tout le monde vienne te voir pour te raconter des histoires ?

(rires) Tout à fait. On vient me voir tout le temps en me disant « tiens toi qui est conteur j’ai une histoire qui va t’intéresser » et en général ça ne m’intéresse pas. Par contre, eux sans le savoir ils vont m’inspirer dans leur façon de raconter cette histoire. Je vais piocher chez quelqu’un là où il s’attend le moins.

 

IMG_6160Tes histoires sont toutes ancrées dans le réel mais dérivent souvent vers l’imaginaire. C’est une volonté dès l’écriture ?

Oui j’aime bien. Mais je n’ai rien inventé, le conte est souvent comme ça. Tu prends l’histoire d’une mère qui demande à sa fille d’emmener du beurre à sa grand-mère à l’autre bout de la forêt c’est très réaliste. Mais sur le chemin elle va rencontrer un loup qui va lui parler, on tombe dans le surréaliste. Dans le conte c’est très agréable de partir dans le fantastique car on choppe les gens. Ce n’est pas comme au théâtre, il n’y a pas « de quatrième mur », tu interagis avec eux, tu les vois quand ils sont surpris par l’absurde ou le surnaturel. Tu les emmènes dans une histoire avec un début très réaliste et tu les vois plonger d’un coup dans le merveilleux. De voir ça, c’est fantastique.

 

Tu es en pleine préparation de ton prochain spectacle Ligne de mire. Peux-tu nous en dire plus ?

L’écriture est quasi finie. On va commencer à travailler avec Julien Mellano sur la mise en scène. Ce travail de plateau va me permettre de retravailler un peu l’écriture, d’affiner certains passages et de fluidifier les séquences. Ligne de mire c’est l’histoire d’un tueur à gage qui attend sa cible sur le toit d’un immeuble. Comme il s’ennuie un peu, il va s’adresser au public pour raconter comment il travaille, pour expliquer comment il en est là. On va petit à petit s’apercevoir qu’il a un secret qui va lui péter à la gueule… c’est donc une histoire très éloignée de ma vie (rires). Mais j’avais envie d’interroger certains aspects de la société que je ne pouvais présenter simplement en tant que conteur sans faire un peu « morale de petit con ». J’aimais l’idée d’un tueur à gages, un mec qui tue des gens, qui arrivent sur scène en disant « vous avez vu, ça va pas très bien chez nous en ce moment ». J’aime ce paradoxe. C’est ce qu’on est un petit peu dans la vie. Par exemple, on critique les États-unis et leur comportement tout en buvant une canette de coca (rires). Pour moi, il parle de ça ce tueur à gage.

 

Avec ce tueur à gage, tu retrouves un univers cinématographique.

Tout à fait. Surtout que Ligne de mire est inspiré d’un film de Buňuel, Le Fantôme de la Liberté qui est constitué de différentes scénettes et dans l’une d’elles il y avait un tueur à gage. Cette histoire ne durait que cinq minutes mais j’avais envie de poursuivre l’aventure avec lui.

 

Tu le joueras au festival Mythos ?

Oui. Il y aura deux représentations en avril mais avant je le jouerais au Strapontin à Ponscorf où je suis artiste associé.

 

Achille Grimaud jouera son spectacle Sinon tapez # à la Péniche Spectacle le 6 février 2015

 

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