Itinéraire d’un poète underground

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Politique. Multiculturel. Graphique. Bricolé. Contestataire. Sans frontière. L’art de Babi Badalov se fait l’écho d’un monde contemporain en manque de poèsie. 

C’est à une terrasse ensoleillée de Belleville que nous rencontrons Babi Badalov. Belleville n’est pas son quartier mais celui qui se définit « citoyen du monde » aime s’y promener. Installé à Paris depuis 2011, il y a obtenu l’asile politique après plusieurs années d’une vie de sans-papier. Anneaux aux oreilles, barbe de trois jours, chaussures customisées, bras recouvert de tatouages (les portraits de Dovtoïesky, Bakounine, Mozart, Pasolini, Stravisky…), l’artiste sirote son thé à la menthe et nous retrace sa vie.

Babi est né en 1959 en Azerbaïdjan, un petit pays près de la mer Caspienne, voisin de l’Arménie et de la Géorgie. Pays musulman modéré, l’Azerbaïdjan est « turan, moitié Turquie, moitié Iran » avec une langue turc et une culture perse. Un pays qui, dans l’ombre de son voisin russe, reste marqué par son passé soviétique. C’est à cette période, fin des années 80, que Babi s’installe à Saint-Pétersbourg. Il y découvre le graff, la mouvance anarcho-punk et participe activement à la scène artistique underground. Dans les expos, il assiste aux visites des agents du KGB qui font retirer les œuvres ne correspondant pas à l’idéologie communiste. « Selon les autorités, l’art différent était une maladie mentale. Tout ce que nous faisions était dépravé et dégradant » explique Babi. Dans ce contexte, le poète développe son art : un patchwork poétique, un assemblage de morceaux de tissus récupérés sur lesquels Babi écrit ses mots, ses phrases courtes « issus de slogans politiques ou publicitaires et reflets de ses indignations d’un monde en crise et en manque de poésie ». Si l’artiste est anti-régime, Babi reste aussi marqué par la chute de l’U.R.S.S : « on ne pouvait pas imaginer que la suite serait pire que le communisme ». Le pire, selon lui, est le clan Aliyev, qui s’est accaparé le pou- voir à l’indépendance et se le transmet depuis de père en fils. Peu regardant sur les droits de l’homme (presse muselée, manifestations réprimées, élections truquées…), la famille a monopolisé, façon mafia post-soviétique, l’argent issu du pétrole et a fait de la capitale Bakou « un dubaï caucasien », un Disneyland pour millionnaires enrichis grâce aux privatisations alors que les inégalités et l’injustice sociale règnent dans le reste du pays. « C’est mauvais, mauvais, mauvais » s’énerve un Babi déçu par un pays devenu trop dangereux pour lui. Homosexuel, l’homme s’est en effet vu menacé de mort pour l’honneur par une partie de sa famille et a fui, pour cette raison, d’abord en Angleterre puis en France aujourd’hui.

Je veux donner une baffe à la société de consommation

Sa vie chaotique, Babi la retranscrit dans son art. Un art qui, avec son esprit borderline, à cheval sur les continents, un pied dans la politique et un autre dans la pop culture, avait toute sa place à la biennale d’art contemporain de Rennes, titrée cette année Incorporated et qui interroge la relation art/économie.
Ainsi, après le palais de Tokyo à Paris, l’artiste investira Le Praticable à Rennes. « Je veux mettre une baffe à la société de consommation » en transformant le petit espace des portes mordellaises en boutique «anti-fashion» avec une vitrine, un guichet, une vendeuse et des mannequins portant ses oeuvres (des pantalons et T-shirts customisés), le tout pastichant les grandes chaines de magasins type Zara ou H&M. « Pour moi, être riche c’est être esclave. Le bourgeois est une victime. Il est esclave d’une société qui lui impose des besoins. Le bonheur est de ne pas posséder les choses » retient Babi. Mais alors combien seront vendues ses créations? «Prix symbolique. 1 ou 2 euros». Cette année, la ruée des soldes aura peut être une valeur artistique.

 

Où ? Quand ?
Du 1er oct au 11 déc
Le praticable – Rennes
www.lesateliersderennes.fr 

 

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