Interview Rémy Julienne – L’homme aux 1400 films

 

Son nom ne vous dit peut-être rien et pourtant il est impossible d’être passé à côté de son travail. Rémy Julienne est l’un des plus célèbres cascadeurs français et son nom apparaît dans pas moins de 1400 films dont de nombreux succès populaires comme La Grand Vadrouille, Les aventures de Rabbi Jacob, Peur sur la ville, Taxi. Pour la festival du film britannique de Dinard, Rémy Julienne présentera une masterclass autour de son travail sur la saga James Bond, de Rien que pour vos yeux à GoldenEye, ce qui nous a donné envies à Pataquès de lui poser quelques questions, histoire de se souvenir d’un cinéma qui sentait bon la tôle froissée non pixelisée.

 

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 Interview Rémy Julienne : L’homme aux 1400 films

 

Depuis combien de temps avez vous quitté les plateaux de cinéma ?
Je n’ai jamais vraiment quitté les plateaux. Depuis quelques années, mes fils et mon petit fils m’ont remplacé et moi je suis devenu consultant pour des expertises judiciaires, des reconstitutions d’accidents et je me consacre aussi au live show ce qui me donne beaucoup de travail. Disons que je suis toujours à fond la caisse (rires). J’imagine des attractions pour des parcs à thèmes et tout ce qu’on crée n’a jamais été fait ailleurs et cela c’est grâce à mes 50 ans d’expérience dans le cinéma.

Justement parlons en de votre expérience. Comment êtes vous passé de champion de moto cross à cascadeur ?
C’est Gil Delamare, le responsable d’effets spéciaux qui est venu me voir quand j’étais champion. Il avait besoin d’un cascadeur pour doubler Jean Marais sur le film Fantomas en 1964. Je me suis très bien entendu avec Gil et j’ai donc continué à travailler pour ses cascades sur près de trois ans. Malheureusement, Gil a trouvé la mort lors d’un accident pendant un tournage et on m’a demandé de le remplacer. J’ai pris la suite de tous ses contrats qui m’ont emmené dans différents pays d’Europe. Je suis devenu un spécialiste des cascades mécaniques et différentes compagnies étrangères faisaient appel à moi. Petit à petit, le bouche à oreille a fonctionné et j’ai commencé à faire des publicités aux Etats-Unis puis des longs métrages. J’ai eu la chance d’arriver à une période où on changeait de modèle de caméra. On passait de caméra 70mm à 35mm, ce qui modifiait énormément la manière de faire du cinéma. Il fallait réapprendre en quelque sorte et j’en ai profité moi même pour apprendre le langage cinématographique. Avant d’apprendre à faire des cascades, j’ai appris à faire du cinéma.

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©Denis Boussard

Avant d’être cascadeur, quel était votre rapport au cinéma ? Etiez-vous cinéphile ?
Pendant la guerre, j’étais réfugié dans un petit village de la Nièvre. J’étais un très mauvais élève. La déconnade était ma principale occupation mais le maitre d’école était formidable. Il a su me capter un peu en me passionnant par le cinéma. Il m’a nommé responsable de la section cinéma. Je me suis nourri de beaucoup de films et je suis devenu fan.

En tant que cascadeur, vous étiez doublure de certains acteurs comme Jean Marais ou Jean Paul Belmondo. Quelle relation entreteniez-vous avec les acteurs ?
C’était toujours des relations exceptionnelles. Belmondo est devenu un ami. Il avait ce truc particulier : il exécutait lui même ses cascades. Pour un film réalisé par Verneuil, on lui a fait le procès de faire courir des risques aux autres et d’en recueillir toutes les satisfactions. Ce qui était faux. Belmondo ne faisait que les cascades qui étaient difficiles et dangereuses. Après cette histoire de procès, Belmondo a décidé de faire toutes ses cascades, les petites, les moyennes et les plus grosses. Il est presque devenu un cascadeur professionnel de très haut niveau. On ne faisait pas de manière pour Monsieur Belmondo, on le traitait comme n’importe quel cascadeur. Sa principale qualité c’est sa confiance totale dans ce qu’on lui préparait.

Pour vous, Belmondo c’est la référence en tant que comédien/cascadeur ?
Oui mais c’est surtout parce qu’aujourd’hui, c’est strictement interdit de faire prendre des risques aux acteurs à cause des assurances. Mais comme Belmondo était en général producteur de ses films, personne ne le contredisait. Quand Belmondo parlait les gens obéissaient (rires). Maintenant ce n’est plus possible. Mais en tant que responsable des cascades, c’était très intéressant. Il s’entrainait beaucoup pour avoir la condition physique adéquate pour faire des cascades que certains cascadeurs auraient refusées.

Comment êtes vous arrivé à travailler sur la série des James Bond ?
Par chance (rires). J’avais déjà fait beaucoup de films, j’avais déjà un beau palmarès et dans les années 80, j’avais très envie de rentrer dans cette formidable production. Je réfléchissais à un moyen de les contacter et, en fait, c’est eux qui m’ont appelé. Ils m’ont connu par Sydney Pollack avec qui j’avais travaillé un peu avant. Je l’avais dépanné sur une scène pendant un tournage d’un film dans le midi. Pour des raisons de planning, il n’avait plus le temps de faire une scène mais comme j’avais des connaissances dans la mise en scène de cascades, on a fait toute la séquence en une seule journée. Sydney était très satisfait et c’est grâce à lui que j’ai pu commencer à faire des James Bond.

Cela fait quel effet de travailler pour un James Bond ?
Les américains c’est des pragmatiques. La poésie, ils s’en foutent. J’ai passé un examen de passage. Ils m’ont dit tout de suite : « il n’y a rien d’écrit. Dans James Bond il y a quatre critères principaux : il gagne toujours, il y a des filles, il y a de l’environnement et de l’action. Que pouvez-vous nous proposer pour respecter le cahier des charges ? ». j’ai pris mon stylo et j’ai imaginé comme un fou furieux. Je pensais qu’ils allaient me virer mais grosse surprise, ils ont accepté. J’ai donc fait les cascades de Rien que pour vos yeux avec Roger Moore et j’ai reçu, pour ce film, un award technique en tant que réalisateur d’effet spéciaux. Ça m’a donné un sacré coup de pouce et j’ai enchaine sur six James Bond.

Vous dites que vous participiez à la mise en scène des cascades. Mais, à regarder tous vos films, il y a clairement un style Rémy Julienne. Vous avez su imposer votre patte à des grosses machines hollywoodiennes.
C’est ma grande fierté car ce n’était pas de la rigolade. Faire rouler un semi remorque en équilibre sur le côté ce n’est pas rien. En fait, les producteurs me donnaient carte blanche et me demandaient d’expliquer la mise en scène nécessaire pour traiter ces cascades à l’image. J’avais donc une grosse responsabilité car ensuite mes propositions étaient envoyés aux scénaristes qui devaient trouver l’argument dans l’histoire pour tourner la scène. C’était le monde à l’envers. Mais tout cela a bien fonctionné jusqu’à ce les films passent en numérique.

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©Denis Boussard

Vous regrettez l’avant numérique ?
Non pas du tout. Je suis pour le progrès. Quand le numérique est bien utilisé, il n’y a pas de raison de s’en passer. Avant les images de synthèses n’étaient utilisées que pour corriger des erreurs de mise en scène. Après, c’est devenu le norme pour tout.

De tous vos films, de toutes vos cascades, il y en a-t-il une dont vous êtes le plus fier ?
Ça dépend des circonstances (rires). Il y a une cascade que j’aime beaucoup et qui a mystifié les américains, c’était sur le film La menace avec Yves Montand de Cornaud. Je faisais sauter un camion dans un précipice et au moment du saut le camion explosait. C’était très difficile à réaliser et spectaculaire à l’image et très dangereux. Ma réputation aux Etats-Unis, s’est faite sur cette cascade je pense.

Votre filmographie cite aussi la cascade de la voiture qui se retourne avec le bateau sur le toit dans Les aventures Rabbi Jacob. Elle aurait pu mal finir pour vous…
Le tournage était fini mais cette cascade n’avait pas été réalisée. Normalement on aurait du la faire sur un plan d’eau avec une faible profondeur mais à cause d’un accident, le tournage avait du etre reporté plus tard et on a du la tourner dans la retenue d’eau d’un barrage, c’est à dire avec quatre vingt-dix mètres de profondeur. Ça devenait très dangereux et très compliqué à gérer. On avait placé des hommes grenouilles dans l’eau et c’est grâce à eux que j’ai eu la vie sauve. En sautant le choc a été tellement violent que l’habitacle de la voiture s’est plié et je suis resté coincé dedans. Il fallait que j’en sorte avant que la voiture s’enfonce dans les 90 mètres de profondeur. J’avais une bouteille d’oxygène dans la voiture pour respirer mais avec le choc, elle s’était déplacée et je ne pouvais plus l’atteindre. J’étais en train de casser ma pipe. Mais Heureusement, un des plongeurs a réussi à atteindre la voiture pendant qu’elle descendait. Il s’est accroché et le temps que je me libère les pieds on a partagé la même bouteille pour respirer. Ça s’est bien fini ! A la demande d’une production, j’ai écrit 17 synopsis qui raconte 17 situations où j’aurais du y laisser la peau. Ils voulaient savoir ce qui se passe dans la tête de quelqu’un dans des situations difficiles. Forcément, j’étais bien placé pour en parler. Mon métier c’était ça : prendre le maximum de risque et ne pas y laisser sa peau.

Vous vous êtes blessé ?
Oui. J’ai commencé au moto cross. J’avais déjà eu quelques fractures avant d’être cascadeur. Ensuite, j’ai eu quelques soucis, j’en garde quelques séquelles mais heureusement pas beaucoup sinon j’y aurais laissé ma peau. Mais, disons que si je me met en maillot de bain, on voit bien que je n’ai pas passé ma vie derrière un bureau mais avec un bon tailleur, ça ne se remarque pas trop.

Quelles sont les qualités d’un bon cascadeur ?
Il faut être modeste et ne pas croire qu’on connait tout. Il faut aussi avoir une condition physique exceptionnelle et aussi de l’imagination. Le fait de participer à l’écriture des scènes d’action, cela me permettait de bien les préparer en amont car il ne faut pas oublier que le cascadeur travaille en équipe. Je n’aurais rien fait si je n’avais pas une bonne équipe autour de moi. Il faut rendre justice aux gars de l’ombre. Faire une masterclass me permet de montrer la face cachée du cinéma. On m’a souvent dit « ne parle pas de ton métier » ça va démystifié le cinéma, ce qui est complètement faux. Les gens étaient agréablement surpris de voir les coulisses, ce qui ce fait beaucoup aujourd’hui dans les making-of. Je veux montrer l’envers du décor et tout le travail de préparation. Pour le film Permis de tuer, par exemple, on avait travaillé pendant un mois pour réussir à faire rouler un semi-remorque sur le côté. Et aujourd’hui, pour des parcs à thèmes, je travaille avec un ancien ingénieur de citroën pour créer des attractions qui amuseront le public. Nous sommes des amuseurs publics.

Vous parlez de making-of. Mais aujourd’hui, les explications se résument, le plus souvent, à un fond vert.
Aujourd’hui on peut tout faire, on peut tout copier. Mais il faut savoir bien gérer ça et tout le monde ne s’appelle pas Spielberg. Pour faire un truc qui impressionne, il est nécessaire d’avoir des données et ces données ne sont pas venues n’importe comment. Tout ce qu’on a fait a été noté, compilé ce qui a permis de faire avancer les effets spéciaux. Mais si les effets spéciaux sont mal utilisés , c’est pas regardable : on comprend pas ce qui se passe, bim bam boum, ça pète de tous les côtés come un feu d’artifice mais ça peut lasser les gens.

Avec quel réalisateur, avez-vous préféré travailler ?
Il y en a un paquet. J’avais de très bonne relation avec John Woo qui avait réinventé le cinéma d’action. Avant il y avait Peckinpah et John Woo était un élève de Peckinpah. Avec des méthodes de traitements d’images, il arrivait à faire des choses fantastiques. Aujourd’hui, je pense qu’on est en train de revenir à ce système.

La fin de votre carrière a été endeuillée. Un caméraman a trouvé la mort accidentellement sur le tournage de Taxi 2 et votre responsabilité a été mise en jeu.
C’est terrible une histoire comme ça. Et le plus terrible c’est qu’on aurait pu l’éviter. Toute cette histoire n’a pas été comprise et traitée. Il a fallu aller jusqu’en cassation pour que la justice soit rendue. Je n’ai pas pu assister aux trois premières audiences pour des raisons de santé. La production a trompé les jugements car je n’ai pas pu m’expliquer. Cet accident est arrivé à cause du non respect de mes consignes. Et pourquoi elles n’ont pas été respecté ? Pour une raison simple : économiser de l’argent. Mais on ne se relève pas d’une histoire comme ça. On ne peut pas oublier.

Après vous avez arrêté votre carrière mais vos fils et votre petits fils ont pris la relève. Le goût des cascades se transmet de génération en génération ?
Je n’ai jamais caché mes blessures et mes fils ont toujours vu que ce n’était pas sans danger ce métier mais l’aîné a toujours été passionné. Mon second fils avait commencé par me dire : « vos conneries, ça ne m’amuse pas » mais un jour il est venu me voir pour me dire qu’il était intéressé. Je lui ai alors dit que s’il se pliait à une certaine discipline il n’y a aucun problème car avant, sans que je le sache il faisait des trucs dangereux, sans autorisation ni contrôle. Je préférais qu’ils travaillent avec moi plutôt que de faire des trucs dangereux sans surveillance. Ils ont tous aussi un passé dans le moto cross et en rallye.

 

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