Caryl Ferey, l’ambassadeur du polar

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Ecrivain-voyageur, Caryl Ferey s’est imposé, avec son écriture rock au coeur tendre, comme l’un des meilleurs auteurs français. Ses romans noirs et nihilistes s’inspirent de ses voyages dans des pays hantés par leur passé (l’Afrique du sud avec Zulu, l’Argentine avec Mapuche, le Mexique avec Condor). Sa venue en tant que parrain de La vilaine était en noir, le festival des cultures polar, méritait bien quelques questions.

Le polar a souvent été un genre snobé dans la littérature mais il s’est inscrit depuis quelques années dans la culture populaire. Quel est ton rapport à ce genre ? Vois tu un regard différent sur le polar aujourd’hui dans la profession ?
Les lecteurs ne font pas trop la différence, la République des Lettres oui : le jour où un « polar » sera dans une liste de prix de la rentrée littéraire…

Tu es le parrain du festival La vilaine était en noir. Comment es tu arrivé sur ce projet qui tend à montrer l’étendu de la culture polar?
C’est Olivier, l’organisateur, qui m’a contacté suite à une rencontre avec Aurélien Masson, directeur de la Série Noire. Rennes est ma ville, tout est en place.

Le fait que tu sois un auteur à succès avec une certaine renommée nationale a t il modifié ta façon d’écrire ? Comment vis tu le succès ?
C’est trop tard pour se la péter. Si j’avais eu du succès à 20 ans, peut-être que je serais devenu débile. J’ai les mêmes amis, les mêmes doutes en entamant un roman. La seule différence, c’est que c’est moi invite (j’ai été beaucoup invité par mes amis quand j’étais fauché).

Tes polars qui te permettent aussi de parler du monde. Est ce la réalité d’un pays qui t’inspire et sur laquelle tu vas créer une fiction ?
Avant non, j’écrivais à l’instinct. Maintenant j’essaie que mes romans reflètent la réalité du pays.

Tes romans ont des histoires denses avec beaucoup de recoupements. Pourtant ils permettent d’expliquer par la fiction assez facilement la situation d’un pays. Fais tu du polar journalistique ?
Non. Il y a une base journalistique, mais après les personnages prennent le dessus, et l’écriture pure.

photo-Caryl-Férey-cop-Alice-VarenneTu as dit que tu as besoin de beaucoup te documenter sur un pays sur plusieurs voyages afin de préparer un roman.Pourquoi ce besoin ? Est ce justement le besoin d’être le plus exact possible ?
Oui, c’est ça. Il faut être sérieux dans son travail, ne pas raconter n’importe quoi, par idéologie ou paresse. Ca prend du temps.

Tu évoques souvent les peuples opprimés. D’où vient cette colère contre l’oppression et l’injustice ?
Un peuple qui disparaît, c’est une façon de penser le monde qui disparaît.

Derrière la question des peuples opprimés il est toujours question de post-colonialisme, non ? Ce rapport oppresseur/opprimé est un thème important pour toi ?
Mes livres se déroulent dans des pays colonisés par les Européens. Je ne pourrais pas écrire avec un héros japonais, il me faudrait mille ans pour comprendre ce pays. Je n’ai évidemment pas un amour franc pour la colonisation.

Tu avais mis un an à faire le deuil de Mapuche, ton plus beau livre selon toi. Pourquoi ce roman t- a-t-il marqué à ce point ? 
Parce que l’histoire argentine, le combat des Grands- Mères, m’ont bouleversé. J’étais aussi très amoureux de l’héroïne – ça arrive quand on passe quatre ans ensemble.

Tu fais partie de ces romanciers qui s’auto- critiquent assez ouvertement, c’est surprenant. Que penses-tu de Condor, paru cette année ?
Je suis bien placé pour savoir ce qui est moyen ou bon. Condor marque une étape, ce n’est pas un trhiller et presque plus un polar. Ca ne veut pas dire que je ne vais plus en écrire. Mais mon écriture évolue, c’est ce qui m’intéresse. Comme en musique, je ne veux pas faire un album identique au précédent mais explorer de nouvelles failles. D’où « l’infini cassé », un roman dans le roman que lit/chante/scande Bertrand Cantat dans « Condor Live », une des plus belles choses artistiques de ma vie.

Comment est né ce projet ? Comment es tu intervenu ?
Très long à expliquer. En gros je connais les musiciens (Marc Sens et Manusound) depuis lontemps, on a déjà travaillé ensemble, Bertrand aussi est un vieux pote et en Bretagne on est fidèle, n’en déplaise à ceux qui pensent qu’il n’a pas payé sa peine. Je lui ai proposé le texte, il connaît très bien le Chili, il a aimé, on a fait quelques coupes dans le texte pour laisser la place à la musique, ils ont improvisé tous les trois d’après les « nappes sonores » de Manusound et ça déchire tout.

L’excellent Zulu a été adapté au cinéma par Jérome Salle qui en a fait un très bon film. Un bon polar fait il toujours un bon film ? Aimes tu les polars au cinéma ? As tu des exemples ?
Oui, j’adore. Comancheria, dernièrement est très bon. Après ça dépend du réalisateur, et surtout des producteurs (ils ont le final cut aux USA…)

Où en est l’adaptation de Mapuche ?
A Hollywood. Autant dire que c’est pas demain la veille.

 

Toutes mes plus belles rencontres ont lieu la nuit avec les gens qui vont avec
Tu fais parti de ces romanciers qu’on peut qualifier de « Rock » sans avoir besoin d’écrire autour de la musique précisément. L’esprit rock s’immisce dans tes romans par la noirceur, l’univers mis en place, l’esprit de révolte, les personnages cassés par la vie, le rapport à l’amour et au sexe…En quoi, selon toi, ton œuvre est elle indissociable du rock ?
J’ai grandi avec, ici à Rennes, j’en écoute tout le temps, à fond, ça me donne le rythme de l’écriture, l’intensité, des émotions, tout ce que j’aime. Je suis un musicien frustré, plus doué pour l’écriture, mais c’est ma base.

 

Qu’est ce que le rock aujourd’hui ?
A part des groupes comme Ghinzu ou les Drones, malheureusement le nombre de groupes baisse, les jeunes préfèrent le rap, dont j’apprécie les textes contestataires (je ne parle pas de daubes qui passent à la radio mais des filles comme Casey). Le rock c’est plutôt des artistes qui travaillent ensemble sur un projet ou deux, comme Ensemble Pearl. A part quelques vieux héroïques comme Iggy Pop, il reste les Kills et d’autres très bons trucs issus des années 90 (rock américain notamment, Fugazzi, Jesus Lizard, Cops shoot cops, etc)
Quel est ton coup de cœur du moment ?
Le live de Detroit, Ghinzu dont j’attends le prochain album, les derniers Bowie (grosse déprime) et Nick Cave, Radiohead, pleins de trucs.

Tu as grandi à Rennes. Tu as eu une jeunesse punk Rock dans les années 80. Cette interview paraîtra pendant les Trans. Que représente pour toi ce festival ? As tu un souvenir à raconter ?
Je travaillais au Chien Jaune, un bar qui passait des groupes pour les Trans Off, la ville était à feu et à sang pendant trois jours, c’était fantastique et bon enfant malgré les gens bourrés. J’ai mille souvenirs, les filles aussi délurées que nous, des tas de petits groupes excellents, des amitiés qui se font au coin d’un comptoir, des découvertes sur scène. Ca continue et c’est bien, même si les bourgeois du centre n’aiment pas la musique – ça fait du bruit. Le problème est le même partout, à Paris où j’habite et ailleurs : les gens veulent vivre dans le centre pour l’animation mais à partir de 20h il faudrait se taire. Qu’ils aillent en banlieue regarder la télé et laissent la nuit aux noceurs. Toutes mes plus belles rencontres ont lieu la nuit, avec un verre dans le nez et les gens qui vont avec. L’avantage d’avoir grandi à Rennes. D’ailleurs, quand je pars en voyage pour mes livres, j’embarque quelques vieux fêtards locaux pour écumer les dance-floor : on couche toujours les jeunes, argentins, chiliens, sud-africains, tout le monde. Si c’est pas rock, ça…

 

Où ? Quand ?
Condor Live – Fest. La vilaine était en noir Le 26 novembre – Rennes 

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