Ben U Sen : Rencontre avec François Legeait et Gaël Le Ny

Françeois Legeait et Gael Le Ny sont photographes indépendants. Avec Elie Guillou, ils sont les auteurs de Ben U Sen, mêlant photoreportages et textes littéraires. Pataquès les a rencontré pour discuter de ce village/bidonville kurde collé aux remparts de Diyarbakir dans l’Est de la Turquie.

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© François Legeait

Pouvez-vous nous présenter le quartier de Ben U Sen?
François : Ben U Sen est un quartier collé aux remparts de Diyarbakir qui est la capitale du Kurdistan de Turquie (Kurdistan du Nord). Une grande partie de la population du quartier sont des gens des villages de montagne qui ont été rasé il y a 20-25ans par l’armée Turque parce que ces villages servaient de relais à la guérilla du PKK(Parti des travailleurs du Kurdistan et organisation armée se présentant comme un mouvement de guérilla, ndlr). Les populations de ces villages ont donc été déplacés et se sont installés au pied des remparts Diyarbakir dans une sorte de bidonville.
Gael : Les Kurdes en rajoutent un peu en disant que les remparts de Diyarbakir est la deuxième plus grande muraille après la muraille de Chine mais les remparts de Diyarbakir est véritablement une construction imposante de 3,5km de long.

Comment avez-vous connu Ben U Sen ?
François : La ville de Diyarbakir a été mandaté par l’état turque pour réaliser un diagnostic de réhabilitation qui comprend un périmètre de protection autour de la ville de 300m, ce qui marquerait la destruction d’une grande partie des quartiers attenants à la ville dont Ben U Sen. Pour ce projet d’état, Diyarbakir a fait appel à la ville de Rennes, avec qui il y a une collaboration depuis les années 70, à titre d’expert technique des travaux.D’un autre côté, Gaël et moi faisons partie de l’association rennaise « Amitiés kurdes de Bretagne », qui est une des principales associations françaises voire européennes de soutien du peuple kurde. On s’est dit que c’était important d’y aller.

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© François Legeait

Quel a été votre relation avec Ben U Sen ?
François : D’abord nous avons créé des ateliers-photos avec les enfants pour qu’ils s’expriment sur leur quartier et gardent une trace d’un quartier qui, dans quelques années, n’existera plus. Puis Gaël et moi, nous avons voulu prolonger le projet en prenant nous même des photos.

En quoi Ben U Sen est important pour vous ?
François : Ben U Sen incarne une histoire contemporaine. D’une part, on est au cœur de l’histoire contemporaine des kurdes en Turquie et, en même temps, il questionne ce phénomène universel qui consiste à détruire les quartiers insalubres pour renvoyer les pauvres en périphérie, loin des centres villes. Ce phénomène de gentrification on le retrouve partout. Il n’est pas spécifique à la Turquie ou Kurdistan. Ben U Sen concentre à la fois la géopolitique kurde et la sociologie-urbanique.
Gaël : Si on avait voulu parler de l’histoire des Kurdes nous aurions pu faire un travail montrant des images des différents temps de l’histoire des kurdes mais est-ce que les gens s’accrocheraient à ce genre de chose ? Je ne pense pas. Notre travail a consisté à s’enraciner dans la vie d’une communauté. A vivre avec eux. Le bidonville s’est construit avec la même solidarité qu’il y avait dans les villages de montagne. Les gens se connaissent de porte à porte. Il n’y a pas de boulot mais personne ne chôme. Ils ont réussi à organiser une économie plus ou moins informelle, il y a des abattoirs clandestins, il y a des gens qui dealent leurs herbes. Finalement, Ben U Sen c’est un pôle de résistance à l’état turque. Et c’est aussi, il faut le dire, un quartier magnifique.
François : En descendant les remparts tu vois le Tigre en contre bas. Il y a des petites parcelles, il y a des poules, des moutons…Tu as l’impression d’être dans un village et en même temps tu as l’impression d’être dans un bidonville. Les ordures ont du mal à sortir, les flics ont du mal à rentrer et les touristes n’y vont pas parce qu’ils ont peur de se faire détrousser.. et ils ont parfois raison (rires).

Comment avez-vous réussi à vous faire accepter par les habitants de Ben U Sen ? Les ateliers avec les enfants ont été votre carte d’accès ?
François : Le quartier ne se donne pas facilement. Les ateliers avec les gamins nous ont en effet facilité le travail. Au début, les gens nous regardaient comme des ovnis, « c’est qui ces mecs là avec ces appareils photos, pourquoi ils viennent voir, qu’est ce qu’ils préparent ? » puis, jour après jour… nous avons expliqué le projet et Ben U Sen s’est un peu ouvert à nous.

Combien de temps êtes-vous restés sur place ?
Gaël : Nous y sommes allé ensemble plusieurs fois puis séparément et cela doit représenter environ deux mois de travail.

Comment avez vous travaillé à deux, avec deux styles, deux sensibilités différentes ?
François : Ce qui nous sauve c’est justement de n’avoir pas la même façon de travailler. On ne travaille pas de la même façon ni au niveau graphique ni au niveau du comportement sur le terrain. Par exemple Gaël est beaucoup plus relationnel, il a plus tendance à travailler de façon spontanée tandis que moi je suis plus en retrait. J’ai un style photographique plus classique, plus posé.

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© Gael Leny

Pour résumer d’un point de vue technique, Gaël est en focale courte 35 mm et François en focale plus longue ?
Gaël : Pour ma part c’est même du 17mm en focale fixe. François est lui en focale fixe mais à 28mm et 50mm.

Sur ce genre de projet on imagine que le nombre de photos est impressionnant. Comment s’est passé l’editing ?
François : On a fourni chacun à l’éditeur environ 200 photos. Puis, les Éditions de Juillet ont fait leurs sélection qu’on a retravaillé ensemble pour faire le choix final.

Comment est intervenu Elie Guillou pour les textes ?
François : Elie est venu deux fois avec nous et a commencé à écrire sur son ressenti puis, à partir des photos sélectionnées, il a écrit tous les textes pour donner quelque chose de cohérent.
Les textes ne sont pas simplement des légendes mais plus des évocations littéraires autour des photos. C’était une volonté dès le départ du projet.
Gaël : On s’est vite aperçu que sur un sujet comme Ben U Sen, les photos ne suffisent pas, il faut expliquer. Il y a une articulation entre l’image et l’écrit. On touche à l’émotion et à la réflexion. On touche en même temps au cœur et au cerveau mais l’écriture d’Elie n’est ni journaliste ni intello, elle est très sensible.

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Gael Le Ny

Que pensez-vous de cette « idéologie » de photographe comme quoi une photo n’a pas besoin de texte pour être une bonne photo ?
François : Personnellement, je n’aime pas mettre de légendes sous mes photos. Je n’aime pas expliquer aux gens ce qu’il doivent regarder. Mais, dans Ben U Sen, Elie a su capter des choses qu’on ne pouvait pas montrer en photo. Il y a des choses que la photographie ne peut pas montrer. Il faut rester humble face à ça. On est complémentaire avec le texte.
Gael : Je vais te raconter une histoire. Le PKK attaque la caserne d’une ville turque. Ils se battent toute la nuit mais comme l’état turque a la maîtrise de l’air, quand le jour se lève, les guérilleros remontent dans la montagne pour éviter les représailles des hélicoptères. Tous les matins, un vieux kurdes du village fait le même chemin pour contourner la caserne. Au fur et à mesure, il ramasse les armes et les chargeurs laissés par les combattants. Il se présente devant le planton de la caserne et demande à voir le commandant. Devant le commandant, il dépose les armes et les chargeurs et dit «  cette nuit nos enfants se sont bien amusés mais je voulais savoir, ces jouets là, ils sont à vos enfants ou à nos enfants ? ». On s’en fout si l’histoire est vraie ou pas, moi je la trouve très belle et cette histoire tu ne pourras pas la retranscrire en photo. Seul le texte peut mettre cette histoire en image.

Photographier un bidonville pose toujours des questions d’ordre morale. Quelle est selon vous la bonne distance à avoir en tant que photographe vis à vis de la misère ? Avez-vous des limites dans ce que vous décidez de montrer ?
François: Je ne veux jamais renvoyer les gens que je photographie à des positions dégradantes ou humiliantes ni les mettre en danger. Par exemple, des gamins qui jettent des pierres sur la police turque, comme ça peut arriver parfois, j’évite de montrer leur visage pour ne pas qu’ils soient identifiables car ça peut arriver que la police nous confisque notre matériel et prenne les images. Dans d’autres situations difficiles, j’ai parfois hésité à prendre une photo mais les personnes avec qui j’étais me disent «  si, prends cette photo, tu es ici pour témoigner, c’est important ».
Gaël : Nous évitons toujours de tomber dans le misérabilisme. Et je pense que nous pouvons faire passer un message sans montrer les gens dans « la merde ». Si les conditions de vie à Ben U Sen sont difficiles, ce quartier est aussi magnifique. C’est un quartier dur mais il y a de la vie, de la solidarité. Ma première vision en entrant dans Ben U Sen c’est deux femmes qui échangeaient de la nourriture de fenêtre à fenêtre car les maisons sont très près les unes des autres. Je souhaitais faire cette photo mais je n’ai pas pu. Plus tard, j’ai pris une photo qui est dans le livre, montrant un garçon qui passe son bras par la fenêtre et pose sa main sur le mur d’en face. Ce n’est pas une photo extraordinaire mais elle est symbolique. Finalement, ce que nous avons voulu montrer dans ce livre c’est un peu ça : ce quartier est fabriqué avec rien mais le ciment, c’est les gens.

Ben U Sen, un livre de François Legeait, Gael Leny et Elie Guillou. Aux Editions de Juillet.

Vous pouvez soutenir l’édition du livre par souscription sur le site des Editions de Juillet. Tarifs Souscripteurs : 20 € au lieu de 25 €.

 

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