Ben û Sen – La couleur, c’est politique

 

Gael Leny et François Legeait sont photographes indépendants, Elie Guillou est chanteur, écrivain parolier et essayiste. Lorsqu’un projet d’urbanisme condamne à court terme un quartier kurde à l’est de la Turquie, les trois hommes décident d’y aller pour témoigner. Il en résulte le beau livre Ben U Sen mêlant photos et textes littéraires. Ils nous expliquent l’importance de ce projet artistique.

 

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© François Legeait, Elie Guillou, Gaël Le Ny

 

« La couleur, c’est politique ».

Le quartier de Ben U Sen (littéralement : « Moi et Toi ») occupe un vallon au pied des remparts de Diyarbakir, au sud-est de la Turquie. C’est une communauté d’environ 18000 âmes, en majorité des familles venues des villages kurdes rasés par l’armée dans les années 1990, mais aussi des Tziganes, et, depuis peu, des réfugiés arrivés de Syrie. Ben U Sen est un quartier auto-construit : vu de la vallée du Tigre, c’est un village ; vu des remparts, c’est un bidonville. Pauvre, mais solidaire et autonome.

Ses habitants y ont reconstruit, entre parcelles maraîchères, ruelles mal pavées et maisonnettes aux couleurs vives, un équilibre fragile mais précieux. En Turquie, les Kurdes luttent depuis des décennies pour la défense de leur identité et de leurs droits politiques, face à un état qui veut les assimiler de force. Ce quartier incarne à la fois l’injustice qui leur est faite, et leur résistance à cette injustice. Une identité qui « fait tache », comme les couleurs vives des maisons. Mais aujourd’hui la ville de Diyarbakir est l’objet d’un ambitieux plan de réaménagement urbain.

« Désormais, tout le monde le sait, les jours du Ben Û Sen sont comptés. Face au cimetière, les ateliers d’urbanisme viennent d’installer un grand panneau sur lequel on découvre la prochaine mue du vallon : d’abord, une autoroute, ciment et bitume, déroulant sa ligne droite en direction de Mardîn ; plus loin, la muraille qui se dresse fièrement ; entre les deux, un immense parc parsemé de promeneurs à la peau blanche. Pas de moutons sur la pelouse, pas de peinture aux nuances libres, pas de venelles aux ombres fraîches. Rien qu’une immense étendue monochrome ».

Au-delà de ce qu’il est convenu d’appeler « la question kurde », cette histoire est celle de tous les quartiers populaires, partout dans le monde, sacrifiés à la spéculation foncière et à la « gentrification ». Avec ce livre, nous avons voulu faire en sorte que Ben U Sen ne sombre pas dans l’oubli, et que, sur le papier sinon sur les murs, ses couleurs continuent de faire tâche.

F. Legeait, E. Guillou, G. Le Ny.

 

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© François Legeait, Elie Guillou, Gaël Le Ny

Ben û Sen
Les éditions de Juillet
96 pages – 25 euros

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